Éthiopie: des troupes érythréennes se déploient dans le nord du Tigré
Des troupes érythréennes se déploient ces derniers jours autour d'Adigrat, dans le nord de l'État régional éthiopien du Tigré, frontalier de l'Érythrée, vers laquelle des forces éthiopiennes semblent se diriger, ont indiqué mercredi des sources concordantes, sur fond de tensions exacerbées entre Éthiopie et Érythrée.
Après des mois de tensions, les hostilités ont repris le 23 septembre dans le nord de l'Éthiopie entre l'armée éthiopienne et des groupes opposés au gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed, notamment les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), formation politique qui dirigeait de fait l'État régional depuis avril et défiait l'autorité fédérale.
Samedi, l'armée éthiopienne et la Force de paix du Tigré (TPF), milice tigréenne alliée au gouvernement fédéral, ont repris sans combats Mekele, la capitale du Tigré. Elle avait été évacuée par le TPLF, qu'Addis Abeba accuse l'Érythrée de soutenir, sur fond de rivalités régionales, autour notamment de la mer Rouge.
Mekele est située à environ 150 km de route au sud de la frontière avec l'Érythrée, suscitant désormais les craintes d'une extension du conflit hors de l'Éthiopie.
Un commandant des TPF, le général Gebreigziabher Beyene, a indiqué mercredi à l'AFP que les troupes progouvernementales étaient désormais positionnées vers Wukro, à 50 km au nord de Mekele et à 70 km au sud d'Adigrat, sur la route menant vers l'Érythrée.
Mercredi, un responsable local et des habitants ont fait état de la présence ces derniers jours de troupes érythréennes à Adigrat, ville située à environ 40 km de route au sud de la frontière de l'Érythrée, certaines prenant la route du sud menant à Wukro et Mekele.
- "Profondeur stratégique" -
"Il y a des soldats érythréens à Adigrat ces quatre derniers jours, la population est très inquiète", a déclaré par téléphone un responsable local à l'AFP.
"Des troupes érythréennes (...) se dirigent vers Idaga Hamus", à une vingtaine de kilomètres au sud-est d'Adigrat, sur la route reliant Mekele à la frontière érythréenne, a rapporté un habitant joint par l'AFP. "Elles passent" à travers Adigrat "avec de l'armement lourd", selon lui.
"Des militaires vêtus de l'uniforme érythréen (...) circulent sur la route bitumée à Adigrat et se dirigent vers le sud", a confirmé à l'AFP un autre habitant.
Troupes érythréennes et éthiopiennes ne semblent donc plus séparées que par moins de 100 km.
Les tensions déjà vives se sont accentuées le 1er octobre entre les deux voisins: l'Éthiopie a accusé l'Érythrée "d'actes d'hostilités et de belligérance", entraînant in fine la rupture des relations diplomatiques rétablies en 2018 seulement, après deux ans de guerre à grande échelle (1998-2000) suivies de 18 ans de relations glaciales.
"Pour l'Érythrée, il est essentiel de maintenir une profondeur stratégique et une zone-tampon dans le nord du Tigré et de combattre les ENDF (Forces nationales de défense éthiopiennes) sur le sol tigréen" et non en Érythrée, a expliqué à l'AFP Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région à l'Oslo New University College (Norvège).
- Armement lourd -
Le général Gebreigziabher des TPF a également fait état de troupes érythréennes "équipées d'armement lourd" et "ayant avancé jusqu'à Idaga Hamus", ajoutant que des drones éthiopiens intervenaient contre ces unités.
Sollicité par l'AFP, les gouvernements éthiopien et érythréen n'ont pas répondu.
Sans explicitement démentir la présence de troupes érythréennes dans le nord du Tigré, le ministre érythréen de l'Information Yemane Gebremeskel a déclaré sur X que "l'objectif fondamental" du gouvernement éthiopien était de "créer un narratif fallacieux de +légitime défense+ pour justifier et camoufler" la "guerre d'agression" qu'il entend mener contre l'Érythrée.
Des drones ont aussi frappé d'autres cibles au Tigré ces derniers jours, notamment au cours du week-end à Adwa, à environ 45 km de la frontière érythréenne. Selon un habitant d'Adwa, deux hôtels ont été touchés, faisant plusieurs morts, informations qui n'ont pu être vérifiées de façon indépendante par l'AFP.
Les forces progouvernementales éthiopiennes ont par ailleurs avancé à l'ouest de Mekele et se sont emparées, après des combats mardi, de la localité d'Abiy Addi, à une centaine de kilomètres au sud de celle d'Adwa, sur un autre axe menant à la frontière érythréenne, selon le général Gebreigziabher.
Reconduit lundi à la tête du gouvernement éthiopien par le Parlement élu en juin, qui est contrôlé à 90% par son Parti de la prospérité (PP), Abiy Ahmed a réitéré la nécessité de garantir à l'Éthiopie un accès à la mer Rouge, dont l'a privé l'indépendance en 1993 de l'Érythrée, ancienne colonie italienne progressivement annexée par l'Éthiopie dans les années 1950.
(N.Miller--TAG)