Thaïlande: vers des négociations de coalition après la victoire surprise des conservateurs
Le Premier ministre sortant Anutin Charnvirakul se prépare lundi à entrer en négociations pour former une coalition en Thaïlande, au lendemain d'une victoire inattendue de son parti conservateur aux élections législatives qu'il avait convoquées.
Le Bhumjaithai qu'il dirige est crédité de près de 200 sièges à la Chambre basse, selon les projections à la sortie des urnes des médias locaux vers 10H00 (03H00 GMT), devançant nettement le Parti du peuple qui obtiendrait un peu plus de 100 sièges, quand le parti Pheu Thai, longtemps dominant sur la scène politique thaïlandaise, arrive troisième.
Sans obtenir la majorité absolue à la Chambre basse qui compte 500 députés, le parti d'Anutin devra chercher des alliés. Pheu Thai pourrait être l'un d'eux; les deux partis formaient une coalition avant qu'Anutin ne s'en défasse à l'été 2025, sur fond de différend sur la gestion du conflit frontalier avec la Première ministre issue du Pheu Thai, Paetongtarn Shinawatra, fille de l'ancien dirigeant Thaksin.
Ce dernier, présent depuis le début du siècle dans la politique thaïlandaise, est désormais emprisonné pour corruption, mais de nombreux observateurs s'attendent à ce qu'il soit libéré plus tôt que prévu dans le cadre d'un potentiel accord politique.
- Nationalisme et monarchie -
Le parti pro-militaire et pro-monarchie a réalisé sa meilleure performance électorale à ce jour. Les analystes ont noté qu'il a tiré parti des faiblesses de ses principaux rivaux et de la montée du nationalisme.
Bhumjaithai "a remporté des victoires en mettant l’accent sur son engagement envers le nationalisme et le roi", a déclaré à l’AFP Paul Chambers, chercheur senior associé à l’ISEAS–Yusof Ishak Institute à Singapour.
Les conservateurs ont également bénéficié de la "persistance de l'impopularité du Pheu Thai" après la fuite d'un enregistrement téléphonique dans lequel l'ancienne première ministre Paetongtarn qualifiait l’ancien dirigeant cambodgien Hun Sen d'"oncle", une marque de politesse courante en Asie, mais jugée inappropriée dans une discussion au plus haut niveau de l'Etat. Elle a par ailleurs décrit un commandant militaire thaïlandais comme son "adversaire".
Le politologue Napon Jatusripitak prévoit que le parti "agisse rapidement" pour former un gouvernement.
"Compte tenu de la répartition des sièges, Bhumjaithai est susceptible de diriger un gouvernement dans lequel son influence sera prédominante et déterminante dans l'orientation et la mise en œuvre des politiques", a-t-il déclaré à l'AFP.
- "Rien ne changera" -
Quel qu'il soit, le prochain gouvernement de ce royaume d'Asie du Sud-Est devra gérer une économie morose, concurrencée par le Vietnam en pleine expansion, et dont le secteur touristique vital n'a pas retrouvé son niveau d'avant la pandémie.
Les électeurs ont aussi confié leur préoccupation vis à vis du conflit frontalier avec le Cambodge, qui a dégénéré à deux reprises en affrontements meurtriers l'année passée, faisant souffler un vent de nationalisme chez les électeurs
Une touche sur laquelle Anutin, saxophoniste et pianiste à ses heures, a su appuyer pour s'octroyer la victoire.
C'est "la première fois depuis très longtemps qu'un parti conservateur remporte le plus grand nombre de sièges", a souligné Napon Jatusripitak.
Avec ce résultat dans les urnes, "la Thaïlande évoluera comme elle l'a fait au cours des trois derniers mois. Nous verrons du nationalisme, une position forte sur le Cambodge et des mesures économiques. Rien ne changera", a déclaré Virot Ali, professeur de sciences politiques à l'université Thammasat.
Peu après avoir été choisi comme Premier ministre par le Parlement en septembre 2025, suite à la destitution de ses deux prédécesseurs du Pheu Thai, Anutin a autorisé les forces armées à prendre toutes les mesures qu'elles jugeaient appropriées à la frontière, sans en référer au gouvernement au préalable.
L'armée thaïlandaise a pris le contrôle de plusieurs zones contestées lors des derniers combats en décembre et un cessez-le-feu fragile est en vigueur.
Pour Paul Chambers, une victoire de Bhumjaithai dans les urnes "permettra à l'armée de devenir encore plus autonome par rapport au contrôle civil".
La vie démocratique thaïlandaise est déjà contrainte par des institutions conservatrices dotées d'importants pouvoirs par la Constitution, héritée du coup d'Etat militaire de 2014 et des cinq années de régime militaire qui ont suivi.
(K.Jones--TAG)