Palantir, ce "défenseur de l'Occident" dont les Européens se méfient
La décision de la France, mardi, d'écarter Palantir de ses services de renseignement constitue le plus récent signe de la défiance européenne envers ce spécialiste américain de l'analyse de données, fondé avec l'ambition revendiquée de "défendre l'Occident".
D'abord start-up soutenue par la CIA, l'entreprise est devenue, vingt ans plus tard, l'un des acteurs technologiques les plus puissants de l'ère Trump.
- Né après le 11-Septembre -
Palantir a été fondé en 2003 par d'anciens dirigeants et employés du service de paiement PayPal, surnommés la "PayPal Mafia", dans le sillage des attentats du 11-Septembre 2001.
L'entreprise développe alors un logiciel capable d'analyser d'immenses bases de données pour identifier les menaces, une idée inspirée des systèmes de détection de fraude de PayPal.
Peter Thiel, cofondateur de PayPal et figure ultraconservatrice, jugeait qu'un meilleur partage des données entre agences aurait pu éviter les attentats. Il a façonné l'entreprise autour d'une mission: "défendre l'Occident".
Le nom de la compagnie renvoie aux palantíri, sortes de boules de cristal apparaissant dans le "Seigneur des anneaux" de J.R.R. Tolkien.
Parmi les autres fondateurs figurent Alex Karp, camarade en droit de Peter Thiel à Stanford, devenu directeur général sans formation d'ingénieur, et Joe Lonsdale, partisan d'une ligne dure, pro-innovation et axée sur la préservation de la puissance américaine.
- De la CIA à la police anti-immigration -
En 2005, In-Q-Tel, le fonds d'investissement de la CIA, entre au capital de Palantir, dont le logiciel équipe les troupes américaines en Irak et en Afghanistan.
Pendant deux décennies, le groupe collabore avec des administrations démocrates comme républicaines. Selon le registre des dépenses fédérales, Palantir a décroché plus de 2,7 milliards de dollars de contrats de défense depuis 2008.
Ses affaires ont fleuri à mesure qu'elle s'alignait sur le second mandat de Donald Trump.
Ses recettes tirées du gouvernement américain ont atteint 687 millions de dollars au premier trimestre, en hausse de 84 % sur un an, selon la lettre d'Alex Karp adressée aux actionnaires en mai 2026.
Son contrat militaire le plus en vue est le projet Maven, le système de ciblage assisté par intelligence artificielle du Pentagone, que Palantir a repris en 2019 après que Google s'en est retiré sous la pression de ses salariés.
Ce programme s'est depuis considérablement élargi et a servi à l'identification de cibles lors d'opérations récentes, dont la guerre israélo-américaine contre l'Iran.
L'activité la plus contestée de Palantir concerne l'immigration.
L'entreprise a signé plus de 81 millions de dollars de contrats avec la police de l'immigration américaine (ICE) depuis janvier 2025.
Selon plusieurs médias, l'ICE s'appuie sur un outil de Palantir qui exploite les fichiers d'agences sanitaires pour repérer des personnes à expulser, suscitant un tollé chez les défenseurs des droits humains.
- Karp le philosophe -
Docteur en philosophie diplômé en Allemagne, Alex Karp est la figure médiatique de Palantir: habitué des plateaux télé, il y expose sa vision, qu'il développe dans des lettres aux actionnaires aux accents de manifestes.
S'il revendique une posture bipartisane, son discours verse souvent dans des slogans libertariens et hostiles à l'État, au risque d'agacer une clientèle composée de gouvernements du monde entier.
M. Karp justifie ce rôle en assurant que l'entreprise aide les démocraties occidentales à lutter contre le terrorisme et leurs adversaires.
Son cofondateur Joe Lonsdale se montre plus virulent encore, fustigeant la culture "woke" et défendant la suprématie américaine face à la Chine et aux régulateurs européens.
Peter Thiel, figure dominante des milieux conservateurs de la tech américaine, qualifie, de son côté, ceux qui voudraient freiner la technologie de "légionnaires de l'Antéchrist" qui, met-il en garde, pourraient instaurer un régime totalitaire mondial.
- Quelle allégeance? -
Le soutien sans réserve de Palantir aux Etats-Unis et sa rhétorique anti-système pourraient toutefois se retourner contre lui: des gouvernements ou des parlementaires reconsidèrent leurs liens, notamment en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.
Les clients étrangers en sont réduits à se demander si Palantir se rangera de leur côté ou de celui de la Maison Blanche "au moment des décisions difficiles", relève Aalok Mehta, directeur du Wadhwani AI Center du CSIS, un centre de réflexion basé à Washington.
"Accepteront-ils une demande de l'administration Trump si elle porte sur un sujet sensible ou classé secret?", s'interroge-t-il.
Autant de questions que les clients non-américains commencent à prendre au sérieux.
(F.Allen--TAG)