Inondations au Népal : La France face au risque de rupture glaciaire
La rupture d'un glacier au Népal, ayant provoqué des inondations meurtrières, ravive les craintes en France concernant la stabilité des masses glaciaires alpines et pyrénéennes. Si la géographie locale limite l'ampleur potentielle de tels événements, le réchauffement climatique accroît la vulnérabilité des sites surveillés comme Tête Rousse.
La France pourrait-elle faire face à des tonnes de roches et de débris venus de la montagne ? Mercredi, une crue dévastatrice à la frontière entre le Népal et le Tibet a fait plusieurs centaines de morts. Un scénario qui, en miniature, est déjà arrivé dans les Alpes françaises. Pourrait-il se reproduire, en plus grand ?
« Ce qui s’est passé au Népal, c’est un morceau de glace qui s’est détaché, résume Vincent Jomelli, glaciologue et directeur de recherche CNRS au CEREGE. Ça peut arriver dans les Alpes. On pense notamment à la catastrophe de Blatten », en Suisse, où l’effondrement d’un pan de montagne avait emporté une partie du glacier du Birch.
Dans les deux cas, la hausse des températures fragilise les glaciers. « Quelques degrés suffisent à passer d’une glace dite froide à une glace tempérée, et donc à décoller les glaciers », explique Vincent Jomelli. Ugo Nanni, glaciologue et chargé de recherche CNRS à l’Institut des géosciences de l’environnement (Grenoble), rappelle que le glacier à l’origine du drame népalais a reculé de 450 mètres en trente ans. « Une hausse de 2 ou 3 °C, quand on se trouve autour de 0 °C, ça change tout », souligne-t-il. Selon les chercheurs, depuis les années 2000, les Alpes ont perdu la moitié de leurs glaciers et un mois d’enneigement.
Reste que la géographie française limite pour l’instant l’ampleur d’un scénario à la népalaise. Les glaciers sont plus petits, et les dénivelés moindres. Dans les Pyrénées, les glaciers résiduels, collés à la paroi et loin des habitations, présentent un risque jugé réduit.
La France dispose aussi d’un avantage : ses glaciers sont surveillés de près. L’exemple le plus abouti est celui du glacier de Tête Rousse, au-dessus de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie). En 1892, l’explosion d’une poche d’eau y avait envoyé 800.000 m3 de matériaux dévaler 2.300 mètres de dénivelé jusqu’au village. « Dans les années 2000, avec une équipe de scientifiques de Grenoble, on a découvert que le glacier était deux fois plus long que prévu, avec un volume d’eau qui pourrait menacer les 3.000 habitants en contrebas », raconte le maire Renaissance, Jean-Marc Peillex. En 2010, la poche a été pompée en urgence, pour trois millions d’euros, et le site est depuis l’un des plus surveillés au monde : capteurs, technique résonance magnétique des protons pour sonder la glace, câbles tendus, sirènes. Coût annuel : 200.000 à 300.000 euros, financés à 80 % par l’État.
Autre site sous surveillance : le glacier de Taconnaz, près de Chamonix, susceptible de provoquer une avalanche de glace. Une dizaine de glaciers français font l’objet d’un suivi par les glaciologues, l’OFB et l’ONF, contre des milliers de sites dangereux au Népal, où les moyens manquent.
Mais cette vigilance a ses limites, et le risque grandit avec le réchauffement. Les scientifiques évoquent une « cascade amplificatrice », où plusieurs petits facteurs combinés produisent de grosses conséquences. À l’échelle mondiale, le risque de ce type de catastrophe pourrait tripler d’ici la fin du siècle, menaçant quinze millions de personnes. Les experts qui disent alerter sur le phénomène depuis plusieurs années, mettent aussi en garde sur des mesures d’adaptation qui ne seront pas toujours suffisantes face au dérèglement climatique.
Le maire de Saint-Gervais y voit une alerte qui dépasse son village. « On a construit sous ces endroits-là. Soit on se croit plus fort que la nature, on construit des pare-avalanches et on se dit que c’est très bien. Soit on fait comme avec l’érosion de la côte atlantique, et on n’attend pas que les maisons tombent pour évacuer », alerte Jean-Marc Peillex. Et malgré l’épineuse question d’abandonner des territoires de montagne où l’immobilier vaut cher, il vaut mieux, dit-il, indemniser avant la catastrophe qu’après. « Ce sera le même prix, moins les frais d’obsèques et de déblaiement. »
(A.Moore--TAG)